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Sylvae
ᚠ Prologue
Dehors, la neige tombait sur Eldermere avec toute la lourdeur de l’hiver le plus rigoureux qu’on ait connu depuis des années, mais à l’intérieur de la ferme, le feu offrait un refuge contre l’oubli.
Rufus avait alors six ans et n’avait jamais appris à tenir en place. Il observait les mains de sa mère, Elsha, tandis qu’elle cousait une pièce de lin gris avec un fil d’argent qui semblait briller de sa propre lumière.
— Raconte-moi l’histoire de la Dame du Lac, maman, murmura l’enfant, blotti près de la cheminée.
Elsha s’arrêta. Elle contempla les braises et, d’une voix douce et chaleureuse, une voix faite pour traverser les longs hivers, commença son récit :
— Il y a très longtemps, quand le monde était jeune et que le ciel et la terre étaient encore liés par des serments, vivait un prince guerrier nommé Edrion. C’était un homme fort et juste. On disait qu’il portait encore le sang des hommes d’autrefois, de ceux qui n’avaient pas oublié la noblesse du premier monde. Un jour, alors qu’il chassait sur les rives d’un grand lac, il aperçut un magnifique cerf qui buvait auprès de son petit. Edrion était un grand guerrier, mais il avait le cœur pur. Il abaissa son arc et épargna l’animal, car il n’avait pas faim.
Rufus ouvrit de grands yeux, imaginant la scène.
— C’est alors que les eaux s’ouvrirent, poursuivit Elsha en suspendant son geste, l’aiguille au-dessus du tissu. Du miroir de cristal émergea la Dame du Lac. Elle était belle et redoutable, avec des yeux couleur de glace ancienne, des cheveux d’or et une peau pâle comme la lune. C’était une Gardienne des Confins, fille de l’eau et des racines, et ce jour-là, elle choisit d’aimer un prince humain au mépris de toutes les lois.
— C’était interdit ? demanda le petit Rufus.
— Oui, mon fils. Aucun être féerique ne doit livrer son nom et son amour véritable à un mortel. Mais certains noms sont destinés à être gardés dans un autre cœur. Ils s’aimèrent en secret tandis que le monde conspirait contre eux. Et l’ambition des hommes est une faim qui ne s’apaise jamais. Les rois de la terre et le Conseil des Racines unirent leurs peurs pour détruire ce lien.
Elsha soupira et, pendant un instant, les ombres de la pièce semblèrent s’allonger.
— Ils envoyèrent des mercenaires dans les ténèbres de la nuit pour le tuer, mais contre toute attente, ils échouèrent. Edrion n’était pas un homme qui se laissait tuer facilement. Pourtant, quelques mois plus tard, ils lui tendirent une seconde embuscade à laquelle il ne put échapper.
Le sang du prince souilla la rive qu’elle devait protéger, et Edrion s’effondra dans la boue, près du lac, cherchant la main de la Reine de la Forêt. Alors survint la Fracture. Dans sa douleur, la Dame cessa d’être seulement une gardienne et devint aussi un châtiment. La forêt devint hostile. Les racines se dressèrent comme des griffes contre les deux mondes, celui des êtres féeriques et celui des hommes. Le malheur ravagea ces deux mondes qui l’avaient trahie.
Depuis cette nuit, l’ancien nom de la forêt, Eluneth, fut effacé des cartes, et le lac apprit à mieux garder les secrets que la terre.
Sa mère caressa les cheveux blonds de Rufus et le regarda avec une intensité que l’enfant ne comprendrait que bien des années plus tard.
— Souviens-toi de ceci, Rufus : ce qui dort se souvient. Certaines promesses ne meurent pas ; elles attendent simplement que quelqu’un prononce à nouveau leur nom sur la bonne rive.
Rufus s’endormit en écoutant le crépitement du feu, rêvant d’un prince qui abaissait son arc et d’une reine qui l’attendait sous la glace.
Et tandis que la neige continuait de tomber sur Eldermere, le lac, au-delà des champs endormis, garda le silence.
Il ne dormait pas.
Il se souvenait.
Sylvae:
ᚢ- La foire
Ils étaient deux, toujours deux. Le plus petit s’appelait Peter ; c’était lui qui perdait généralement les courses. L’autre s’appelait Rufus ; il n’avait jamais appris à tenir en place, et ses cheveux blonds, ébouriffés par le vent, semblaient capter la lumière du soleil même les jours où le ciel était couvert.
Ils se connaissaient si bien qu’ils pouvaient se comprendre sans parler. Ils se connaissaient depuis aussi loin que remontaient leurs souvenirs. L’été, ils jouaient aux héros, avec des branches pour épées et des boucliers de bois.
Ce jour-là, ils se rendaient à la foire annuelle du village. Rufus était accompagné de son frère, Galen.
Galen était l’aîné des deux, de cinq ans environ, une différence suffisante pour que, lorsqu’ils étaient enfants, il soit plus fort, plus rapide et plus habile dans presque tous les domaines. Et même si Rufus le trouvait parfois insupportable, il ne l’avait jamais considéré comme un ennemi, mais comme un modèle à égaler.
Il était pragmatique, travailleur et doté d’un charisme naturel ; quelqu’un qui trouvait toujours le moyen de se tirer d’affaire… ou de faire en sorte qu’un autre règle les problèmes à sa place. Alors que Rufus était plus introspectif et rêveur, son frère était de ceux qui savaient quand parler, quand frapper et quand sourire pour obtenir ce qu’ils voulaient.
Edric, leur père, avait coutume de plaisanter :
— L’un de mes fils deviendra un honnête homme. L’autre… une source d’ennuis. Seulement, je ne sais pas encore lequel est lequel.
Contrairement à Rufus, qui passait davantage de temps dans la forêt et près du lac, Galen se sentait plus à l’aise à la ferme et au village. Il ne partageait pas les mêmes envies d’aventure que son frère.
— Ce qui compte, Rufus, ce n’est pas jusqu’où tu peux aller, mais tout ce que tu peux tenir entre tes mains sans le laisser t’échapper.
Le village le plus proche de leur ferme s’appelait Eldermere.
Un nom ancien, qui portait l’écho de quelque chose que le temps avait effacé. « Elder », en référence aux vieux arbres noueux qui bordaient les chemins, et « Mere », parce que, selon les anciens du village, avant même qu’il y ait des maisons ou des routes, toute la région était recouverte d’un immense lac, disparu au fil des siècles, ne laissant derrière lui que le petit lac où Rufus et Peter jouaient.
Eldermere n’était ni grand ni animé. Ce n’était pas un endroit où il se passait des choses extraordinaires.
C’était un village de gens laborieux, aux mains endurcies par le froid et le travail de la terre. Les maisons étaient faites de pierre et de bois, avec des toits pentus pour supporter les fortes chutes de neige hivernales. Il y avait une place centrale où se tenait le marché chaque semaine : boulangers, tanneurs, bûcherons et fermiers y vendaient le peu qu’ils avaient en surplus. Un endroit où tout le monde connaissait tout le monde, où les rumeurs circulaient plus vite que le vent qui descendait des montagnes.
Il y avait une taverne appelée Le Chêne tordu, qui devait son nom à un arbre tortueux poussant près de l’entrée. Son propriétaire, Harlan, était un homme corpulent et bon vivant, qui aimait raconter des histoires sur des temps meilleurs et gardait toujours un œil attentif sur les bagarres d’ivrognes.
L’église Saint-Aurélien était le plus ancien bâtiment du village, avec une cloche qui sonnait trois fois par jour et un prêtre âgé, le père Tobias, toujours prêt à prodiguer un conseil ou à mettre en garde contre la forêt et ses mystères.
Les enfants grandissaient en écoutant des histoires sur ce qui se cachait entre les arbres, sur les esprits de l’eau et les lumières que l’on apercevait parfois sur le lac. Mais les adultes n’en parlaient qu’à voix basse, comme s’ils craignaient de leur donner du pouvoir en les évoquant.
Eldermere, c’était le foyer, la sécurité, la routine.
Et c’était pour cela que Rufus avait le sentiment, chaque année davantage, de ne plus y trouver sa place.
Chaque année, à la même période, se tenait la foire du village, et tous les dix ans, le village se métamorphosait le temps d’une seule nuit pour accueillir un cirque digne des plus grandes villes du royaume.
Les rues, habituellement calmes et sombres, s’illuminaient de lanternes et de torches. Les rires des enfants et des adultes résonnaient dans l’air, mêlés aux sons des tambours, des flûtes et des violons. Des effluves de caramel, de pain chaud et d’épices flottaient dans l’air, enveloppant les visiteurs d’un mélange de nostalgie et d’émerveillement. Les habitants de tous les villages de la région venaient assister à cet événement exceptionnel.
Ce qui rendait cette foire unique, c’était le Grand Cirque de Vorthen, un spectacle qui ne faisait halte au village qu’une fois tous les dix ans. Il arrivait avec sa caravane de chapiteaux multicolores, de voitures ornées de figures entrelacées et de lanternes qui diffusaient une lueur trop chaleureuse pour une simple foire ambulante.
Rufus, Peter et Galen marchaient au milieu de la foule, respirant les doux effluves de caramel et de bois brûlé, emportés par l’enthousiasme des gens qui riaient, criaient et applaudissaient devant des spectacles qui sortaient de l’ordinaire.
Certains prétendaient que les artistes du cirque n’étaient pas tout à fait humains. Qu’ils voyageaient avec la lune et disparaissaient sans laisser de traces lorsque la foire prenait fin. Mais les habitants d’Eldermere préféraient ne pas poser de questions.
Car, au fond, tous voulaient faire partie du spectacle, ne serait-ce que pour une nuit.
Comme à son habitude, Galen se mit à parler des filles.
— Vous avez vu Mina Grayweather au stand de pommes ? dit-il avec un sourire satisfait. Elle m’a fait un clin d’œil. Je l’ai dans la poche.
Peter renifla.
— Elle avait sûrement quelque chose qui la gênait dans l’œil.
— Allons donc. Tu as vu la même chose que moi. Les filles m’adorent.
— Les filles adorent les pièces que tu dépenses pour elles, marmonna Rufus malgré lui.
Peter éclata de rire.
— Voilà le secret de ton frère. Il a la poche plus généreuse que le cœur. Il dépense son argent comme s’il tombait du ciel pour impressionner les filles.
Galen se vexa un peu.
— C’est injuste ! Tu crois vraiment que tout s’achète dans la vie ? Les filles n’acceptent qu’on leur offre à boire que si on leur plaît.
— Ou si elles ont faim ou soif, rectifia Peter. Je doute que Mina Grayweather accepte de t’épouser simplement parce que tu lui achètes un verre d’hydromel à la foire. Mais si tu m’en offres un, moi, je te donnerai un baiser.
Galen haussa les épaules.
— Beurk ! Quelle horreur !
— Sur la joue, bien sûr…, précisa Peter.
— Je ne cherche pas à épouser Mina. Je veux simplement la voir sourire. Et je ne serais pas contre un baiser de sa part…
Peter secoua la tête, sans pouvoir s’empêcher de sourire à son tour.
— Ça, c’est pratiquement impossible.
— Qu’est-ce que vous en savez, vous ? Vous n’êtes que des gamins…
— Et toi, qu’en penses-tu, Rufus ?
Rufus resta silencieux, observant les lumières de la foire se refléter dans les flaques d’eau sur le sol.
— Si une femme rit avec toi, tu peux garder espoir, mon frère. Si elle rit de toi, tu ne peux compter que sur la chance. Mais si elle accepte tes cadeaux sans même te regarder dans les yeux, tu ferais mieux d’arrêter de dépenser tes pièces, parce que tu n’es que l’idiot qui lui paie à boire et à manger. Mais vas-y, continue à distribuer ton argent comme si tu en avais à revendre.
Galen avait l’habitude d’entendre son frère parler avec une sagesse bien supérieure à son âge. Il médita donc ces paroles tout en continuant à marcher.
— Ne me casse pas les pieds, Rufus, tu es un vrai rabat-joie. Tu es le petit dernier de la famille. Pourquoi tu ne te détends pas un peu ? Tu passes tes journées à faire la morale.
— Tu sais bien qu’on est une famille pauvre. Et toi, tu jettes l’argent par les fenêtres, répondit Rufus.
La foire battait toujours son plein lorsque trois jeunes filles croisèrent leur chemin. Deux d’entre elles avaient le même âge que Rufus et Peter, mais la troisième, Elyse Marwood, était plus âgée, du même âge que Galen. Fille du marchand de tissus, elle avait toujours été l’une des jeunes filles les plus populaires du village, avec ses longs cheveux châtains et son sourire capable de faire oublier leurs vœux de chasteté même aux prêtres.
Galen saisit l’occasion au vol.
— Elyse.
Sa voix prit un ton plus grave, plus assuré.
— Est-ce ma vue qui me joue des tours ou la foire vient-elle de s’illuminer à ton arrivée ?
Elle croisa les bras en haussant un sourcil.
— Tu parles toujours comme ça aux filles ou seulement quand tu essaies de les impressionner ?
Il sourit.
— Seulement quand je te vois, toi.
Elyse laissa échapper un rire, sans toutefois lui laisser deviner si sa tentative de séduction portait ses fruits.
Pendant ce temps, Rufus et Peter étaient déjà plongés dans une autre conversation avec les deux autres jeunes filles, Mira et Colette, toutes deux originaires du village.
— Vous êtes déjà allés au Carrousel des Destins ? demanda Colette, les yeux brillants d’excitation. On raconte que si tu fermes les yeux et que tu te laisses emporter, tu peux voir ton avenir.
— Ce sont des bêtises, dit Peter en haussant les épaules. C’est sûrement une simple ruse pour attirer les gens et leur soutirer de l’argent.
— Alors pourquoi tu n’essaies pas ? le taquina Mira en croisant les bras. Tu as peur de ce que tu pourrais voir ?
Peter se redressa.
— Je n’ai peur de rien.
— Ah non ? dit Colette avec un sourire malicieux. Et si tu voyais que tu finis marié à Mira ?
Mira prit un air faussement horrifié.
— Ah, ça oui… Quel terrible destin !
Peter secoua la tête en souriant.
— Je doute que le carrousel soit cruel à ce point.
Les filles rirent, et Rufus observa la scène en silence, amusé, mais l’esprit ailleurs.
— Et toi, Rufus ? demanda Colette. Tu as vu quelque chose d’intéressant à la foire ?
Rufus mit un moment à répondre.
— Tout est intéressant.
— Voilà une réponse bien vague. Comme toujours…, dit Colette.
— C’est comme ça… On vient d’arriver. Tout a l’air intéressant.
Mira lui jeta un regard de côté.
— Qu’est-ce que vous voulez voir ?
Rufus sourit.
— Tout ce qu’on aura le temps de voir. Moi, j’aimerais bien connaître mon avenir. Ça ne me fait pas peur.
Les filles éclatèrent de rire, et Galen, qui avait écouté d’une oreille tout en essayant de charmer Elyse, leva la main en signe d’approbation.
— Voilà qui est bien parlé, mon frère !
Sa compagne leva les yeux au ciel et croisa les bras.
— Je parie que tu as déjà servi à d’autres la phrase que tu m’as sortie tout à l’heure.
Il posa une main sur sa poitrine, feignant l’indignation.
— Elyse, voyons. Jamais je ne répéterais une phrase que j’ai utilisée avec toi, et jamais je ne t’adresserais une phrase que j’aurais déjà dite à quelqu’un d’autre, pas même à ma famille.
— Ah bon ?
— Bien sûr que non. Tu mérites tellement mieux. Tu mérites de l’attention, quelqu’un qui te suive partout en embrassant le sol sur lequel tu marches.
Elle cligna des yeux, incapable de retenir un sourire.
— Mmm… Tu as peut-être un certain talent, finalement.
Galen sourit, triomphant.
Peter soupira.
— Je n’arrive pas à croire que ça marche.
Rufus se contenta de hausser les épaules.
— Tu le sous-estimes…
Alors qu’ils avançaient, un colosse de deux mètres soulevait un énorme tronc au-dessus de sa tête sous les applaudissements de la foule. Marek, le Géant du Nord, défiait les plus courageux du village de soulever des pierres de la montagne sur une estrade en bois.
Galen, avec son esprit de compétition naturel, ne put résister.
— Je te donne un sac de blé et deux chèvres si tu fais mieux que lui, lui lança le présentateur en l’apercevant, avec un sourire moqueur.
— Essaie, l’encouragea Elyse. Le travail à la ferme t’a donné de la force.
— Combien coûte l’épreuve ?
À ses côtés, Peter secoua la tête.
— Rufus, dis quelque chose à ton frère avant qu’il se démolisse le dos.
Mais son ami se contenta de sourire.
— Laisse-le faire. Mon frère préfère se retrouver avec une hernie plutôt que d’admettre que quelqu’un est plus fort que lui, surtout avec Elyse à ses côtés.
Le présentateur sourit d’un air rusé et frappa l’estrade en bois de son bâton.
— Cinq drakens par tentative, mon garçon. Si tu soulèves plus lourd que Marek, nous doublons la mise : nous te donnerons deux sacs de blé et quatre chèvres.
Cinq drakens ne représentaient pas une fortune, mais ce n’était pas non plus une somme négligeable. Galen sortit les pièces de sa bourse, regarda Elyse sans la moindre hésitation et les laissa tomber dans la main du présentateur.
— Ça en vaut la peine, déclara-t-il avec assurance, adressant un sourire à la jeune fille.
Elle croisa les bras, amusée.
— Voyons si ta force dure plus longtemps que tes belles paroles.
La foule alentour commença à l’encourager. Marek, le Géant du Nord, observa la scène avec un sourire indéchiffrable.
— Allez, mon garçon. Voyons ce que tu as dans le ventre.
Le présentateur désigna un ensemble de grosses pierres usées par les nombreuses tentatives.
— Choisis celle que tu veux. Tu dois simplement la soulever au-dessus de ta tête et la maintenir pendant cinq secondes.
Le jeune homme parcourut les pierres du regard et, dans un mélange d’orgueil et de stupidité, choisit la plus grosse.
Peter se couvrit le visage d’une main.
— Il est déjà mort.
— Bah ! dit Rufus avec un demi-sourire. Galen préférerait mourir plutôt que de laisser Elyse le voir échouer.
— C’est justement pour ça que je dis qu’il est déjà mort.
Galen se mit en position, fléchit les jambes, saisit la pierre à deux mains et tira de toutes ses forces.
Sa première tentative fut désastreuse.
Il ne déplaça pas la pierre d’un centimètre.
La foule éclata de rire.
— Allez, Galen, ce n’est pas un sac de farine, se moqua Elyse avec un sourire amusé.
La mâchoire du jeune homme se crispa. Il ne pouvait pas perdre de cette façon.
Il inspira profondément, ajusta sa posture, serra les dents et essaya de nouveau.
Cette fois, la pierre se souleva.
De quelques centimètres seulement. Mais suffisamment pour que la foule retienne son souffle.
Galen serra les dents encore plus fort, ses muscles tremblèrent sous l’effort, son visage devint rouge… et soudain, dans un bruit sec, ses pieds glissèrent sur le bois et il tomba sur le dos, tandis que la pierre roulait sur le côté.
Le silence dura deux secondes.
Puis Elyse, Mira et Colette éclatèrent de rire.
Peter se plia en deux, tapant sur le genou de Rufus.
— Incroyable ! C’était encore pire que ce que j’imaginais !
Rufus se contenta de sourire et se pencha sur son frère étendu à terre.
— Galen, tu veux que j’aille prévenir maman ou je rédige directement ton épitaphe ?
Il poussa un grognement, toujours allongé sur le sol.
— Va te faire foutre, Rufus.
Le présentateur, riant encore, l’aida à se relever et lui glissa à l’oreille :
— Belle tentative, mon garçon. Si ça peut te consoler, tu as au moins réussi à la décoller du sol. C’est déjà bien plus que ce que la plupart des gens arrivent à faire.
— Ça ne me console pas.
Marek, le géant, s’approcha tranquillement et, sans effort apparent, souleva la même pierre au-dessus de sa tête d’une seule main.
— Belle tentative, mon garçon. Mais la force ne se résume pas aux muscles. C’est une question de technique. De patience.
Galen le regarda en fronçant les sourcils, essayant encore de reprendre son souffle.
— Et toi… qu’est-ce que tu as ?
Marek sourit avec un calme presque philosophique.
— Du temps. Du temps pour apprendre à bien faire les choses… et assez de force pour soulever ce que dix hommes ne pourraient pas soulever.
Elyse donna une tape dans le dos de Galen et déposa un baiser sur sa joue.
— Allez, le fermier. Tu te relèves ou il faut qu’on porte ton orgueil à ta place ?
Galen renifla et se remit maladroitement sur pied, mais il était ravi de ce baiser.
— J’ai besoin d’un verre.
— Et d’une pommade pour le dos, ajouta Peter.
Le groupe éclata de rire et, entre plaisanteries et moqueries, ils poursuivirent leur promenade à travers la foire, laissant derrière eux l’estrade, Marek et le présentateur, qui souriait encore, savourant l’argent gagné si facilement.
— Venez voir la Femme-Serpent et l’Homme aux Os Creux, mesdames et messieurs ! criait un homme devant eux.
Dans une cage dorée, une femme aux cheveux noirs et à la peau olivâtre se mouvait avec une agilité impossible. Nezha, la Femme-Serpent, pliait son corps jusqu’à lui donner des formes qui semblaient appartenir à un autre monde.
À ses côtés, un homme grand et mince nommé Soren grimpait sur une structure de cordes et de bois, pliant ses os comme s’ils n’existaient pas, se recroquevillant et s’étirant selon des angles qu’aucun être humain normal n’aurait pu reproduire.
Les spectateurs murmuraient :
— Ce corps ne doit pas contenir un seul véritable os. Il doit être fait d’autre chose. Quelque chose de souple, quelque chose qui n’appartient pas à ce monde.
— Ce n’est pas normal. Les os ne se plient pas comme ça, disait une dame.
Rufus, les yeux rivés sur la scène, acquiesça en silence. Il y avait quelque chose de trop fluide dans la façon dont cet homme se mouvait, comme s’il n’avait ni chair, ni muscles, ni véritables os sous la peau.
— Peut-être qu’il n’a pas de vrais os, murmura Mira à Peter avec un frisson, en s’entourant le corps de ses bras. Peut-être qu’il est comme un… sac de peau avec quelque chose à l’intérieur.
Peter grimaça.
— Par les dieux, Mira, merci pour cette image.
Colette, plus amusée qu’effrayée, pencha la tête sur le côté.
— On raconte que, lorsqu’il dort, son corps se démonte, comme s’il pouvait se diviser en morceaux plus petits.
— C’est impossible, murmura Elyse, même si son ton ne semblait pas tout à fait convaincu.
— Rien dans cette foire ne semble vraiment possible, ajouta Rufus à voix basse.
À ses côtés, Galen siffla d’admiration lorsque Nezha, la Femme-Serpent, se plia jusqu’à ce que son dos touche le sol sans le moindre effort.
— Eh bien, elle, elle est vraiment intéressante.
Elyse le fusilla du regard.
— Évidemment, je savais que c’était ce qui attirerait ton attention.
— Comment veux-tu qu’il en soit autrement ? s’exclama Galen en riant. Regarde ce qu’elle fait !
Peter secoua la tête.
— Sérieusement, Galen, ça t’arrive de penser avec autre chose que tes instincts les plus primaires ?
— Seulement quand Elyse est près de moi. Alors je me comporte en gentleman, parce qu’elle le mérite.
— Venez faire un tour sur le Carrousel des Destins ! lançait un homme un peu plus loin.
Rufus y prêta attention. Un manège avec des chevaux de bois, mais chaque monture était différente. Un loup, un cerf, un dragon. Et, au centre, un cheval.
— Si vous montez dessus et fermez les yeux, lorsque vous les rouvrirez, vous apercevrez un éclat de votre avenir, poursuivait l’homme.
Certains enfants en descendaient en riant. D’autres, en silence.
Un homme âgé monta sur le manège et, lorsqu’il en descendit, il avait les larmes aux yeux.
Rufus continua d’avancer, suivi de ses amis qui bavardaient derrière lui. Soudain, il s’immobilisa devant une tente.
« Le Chapiteau des Miracles et des Malédictions. Sorcière voyante et lecture de l’avenir ».
Ces mots étaient inscrits en lettres dorées sur un fond vert défraîchi.
C’était une tente sombre, plus haute que les autres, avec des rideaux de velours noir et rouge. Plus bas, une autre enseigne, également ornée de lettres dorées, annonçait :
« Cherchez-vous des réponses ? Ou préférez-vous les ignorer ? »
— Ne me dis pas que tu veux dépenser ton argent pour ces foutaises, dit son frère. Donne-moi plutôt ton argent et je t’inventerai quelque chose d’amusant sur ton avenir.
Mais Rufus était déjà en train d’entrer.
— Père nous a donné de l’argent à dépenser.
Le chapiteau de Madame Verina était enveloppé d’ombres et de fumée parfumée. À l’intérieur, l’air sentait l’encens et autre chose encore… quelque chose de métallique, d’ancien, comme la lame d’un couteau oublié dans la terre.
Une table en bois sombre occupait le centre de la tente, recouverte d’une étoffe de velours noir. Des bougies vacillaient tout autour, projetant des ombres qui semblaient se mouvoir d’elles-mêmes. Sur un côté se dressait un grand miroir sur pied.
Tous les six entrèrent, riant encore des bêtises de Galen et de Peter, mais l’atmosphère qui régnait à l’intérieur de la tente fit peu à peu mourir leurs rires.
Derrière la table, la voyante les attendait.
Elle ne les observa pas comme l’aurait fait une marchande attendant des clients. Elle les regarda comme si elle savait déjà exactement qui ils étaient, ce qu’ils avaient fait et ce qu’ils feraient.
— Combien cela coûte-t-il pour que vous nous parliez de l’avenir, madame ? demanda Rufus.
— Deux drakens par personne, répondit-elle sans sourciller.
— Mais c’est du vol ! s’exclama Galen. Nous vous en donnerons cinq pour nous tous.
— C’est donc le prix que tu accordes à la connaissance de ce que les années te réservent ?
— Nous garantissez-vous que ce que vous nous raconterez se produira réellement ?
La femme poussa un soupir dédaigneux et finit par acquiescer.
Galen posa cinq pièces sur la table.
Et alors, elle parla.
— Ah… toi.
Ses yeux, d’un bleu trop profond pour être réel, se posèrent sur lui. Elle faisait lentement tourner une pièce de cuivre entre ses doigts, comme si elle jouait avec le destin lui-même.
— Toi qui joues, qui ris, qui gagnes toujours…
Galen haussa un sourcil et sourit.
— J’aime bien ce que j’entends.
Madame Verina plissa les yeux et fit tourner la pièce une dernière fois avant de la rattraper dans sa paume.
— Tu épouseras la jeune fille que tu prends actuellement le plus de plaisir à taquiner.
Galen cligna des yeux.
— Pardon ?
La voyante leva les yeux vers Elyse qui, en remarquant son regard, baissa le sien et croisa les bras.
— C’est ridicule.
— Vraiment ? murmura Madame Verina avec un léger sourire.
— C’est trop facile. Vous nous avez vus entrer ensemble et vous avez imaginé le reste.
— Vous aurez deux fils et une fille. La petite aura des problèmes de santé à la naissance et vous vous demanderez si elle survivra, mais elle vivra plus longtemps que n’importe quel homme ou femme ayant vécu avant elle dans ce village.
La pièce recommença à tourner entre ses doigts.
— Un conseil, mon garçon. Le rire et l’amour font bon ménage, mais pas l’orgueil et l’amour. Débarrasse-toi de cette arrogance, ou elle finira par te détruire.
Galen renifla et s’adossa à sa chaise.
— Dites-moi plutôt quelque chose de passionnant.
La voyante ne lui répondit pas. Elle se contenta de regarder au-delà de lui.
Vers Mira et Colette.
L’atmosphère changea.
Les yeux de Madame Verina semblèrent s’assombrir ; les flammes des bougies vacillèrent comme si quelqu’un avait murmuré à l’intérieur du chapiteau.
— Mira.
Le prénom résonna comme un écho, comme si sa voix provenait de plusieurs endroits à la fois.
— Celle qui voit plus qu’elle ne le devrait.
Mira déglutit.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Madame Verina ne cilla pas.
— Tu as déjà choisi celui que tu épouseras, dit-elle en regardant Peter, tandis qu’ils rougissaient tous les deux. Il ne sera pas ton premier mari, mais le destin vous a déjà unis et rien au monde ne pourra vous séparer. Vous vivrez en ville, loin d’ici, dans une grande maison avec des domestiques. Vous aurez un fils qui deviendra un homme politique influent à la cour.
— Madame, vos prédictions sont prévisibles, dit Galen. Que nous auriez-vous raconté si seuls mon frère et Peter étaient venus ?
Les bougies vacillèrent de nouveau, projetant sur les parois de la tente des ombres qui semblaient animées d’une vie propre. Madame Verina fit lentement tourner sa pièce de cuivre entre ses doigts et regarda Galen avec un sourire énigmatique.
— Ah, mon garçon… Si tu crois que le destin change simplement parce que tu décides qui écoute ses paroles, alors tu n’as rien compris.
Galen haussa un sourcil, mais ne répondit pas immédiatement.
Madame Verina reporta son regard sur Mira et Peter, qui rougissaient encore à la suite de cette révélation.
— Le destin de l’un ne dépend pas de la présence de l’autre. L’histoire est déjà écrite. S’ils étaient venus seuls, je leur aurais dit la même chose. Mais…
Et là, ses yeux prirent un éclat étrange.
— La différence, c’est qu’ils ne l’auraient pas cru.
Peter fronça les sourcils.
— Et pourquoi devrions-nous vous croire maintenant ?
La voyante inclina la tête et, pour la première fois, sourit sincèrement.
— Parce que les paroles que l’on ignore lorsqu’on est seul deviennent plus réelles lorsqu’elles sont prononcées devant des témoins, devant ceux qui font irrémédiablement partie de l’avenir.
Le groupe remua, mal à l’aise.
Mira, qui avait encore l’estomac noué par ce qu’elle venait d’entendre, essaya de ne pas regarder Peter, le garçon avec lequel elle passerait apparemment toute sa vie, mais pas dès son premier mariage.
— Cela ne répond pas à ma question, insista-t-elle en essayant de se concentrer sur autre chose. Qu’est-ce que cela signifie, que je vois plus que je ne le devrais ?
Le sourire de Madame Verina disparut.
— Certaines personnes ont des yeux pour le présent. D’autres, pour l’avenir.
Son regard se fit plus intense, comme si elle voyait à l’intérieur de Mira à cet instant précis.
— Toi… tu vois des choses que tu ne devrais pas voir. Cela t’aidera dans les affaires et tu deviendras une femme très riche avec ton mari. Mais un jour, tu verras quelque chose qui changera ta vie à jamais.
L’air se fit plus lourd.
— Quelque chose de bien ou de mal ? demanda Mira à voix basse.
Madame Verina laissa tomber la pièce sur la table. Le tintement métallique sembla résonner dans l’air confiné du chapiteau.
— Quelque chose qui ne devrait absolument pas être vu.
Mira sentit sa peau se hérisser.
— Comment puis-je l’éviter ?
— Peut-être le pourras-tu. Mais la curiosité est un fil sur lequel, une fois qu’on tire…
Madame Verina fit tourner la pièce sur la table d’un doigt.
— Tout le reste se défait.
Mira sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Peter, voulant la tirer de son malaise, souffla et passa une main dans ses cheveux.
— Bon, cette histoire de grande maison avec des domestiques, ça a l’air plutôt bien, non ? tenta-t-il de plaisanter.
Mais personne ne rit.
Car, même si personne ne le disait à voix haute, tous avaient senti que Madame Verina ne parlait ni par métaphores ni par vagues mises en garde de foire.
Elle décrivait quelque chose de réel.
Et, à partir de cette nuit-là, Mira ne regarderait plus jamais un reflet sans se demander ce qu’elle voyait réellement.
Colette se prépara en regardant Rufus, ce garçon introverti, mais beau et intelligent. C’était son tour, et elle aurait sûrement un avenir semblable à celui de ses amies, mariée à ce garçon qui se trouvait à ses côtés. La voyante la regarda intensément et s’adressa à elle.
Les bougies du chapiteau vacillèrent, projetant des ombres tortueuses sur les parois de toile. Colette inspira profondément, prête à entendre son destin.
Elle jeta un regard de côté à Rufus, comme si elle savait déjà ce que Madame Verina allait dire. Il ne le remarqua pas — son esprit était encore prisonnier des paroles que la voyante avait adressées à Mira —, mais Colette, elle, l’avait remarqué depuis longtemps.
Parfois, lorsqu’ils discutaient en groupe, Rufus se perdait dans ses pensées. Son regard dérivait vers des lieux lointains, comme s’il vivait à moitié dans ce monde et à moitié dans un autre. Mais il était intelligent, gentil à sa manière réservée, et lorsqu’il parlait, ses paroles avaient un poids étrange, comme si chacune avait été mûrement réfléchie avant d’être prononcée.
Elle ne pouvait s’empêcher de l’imaginer à ses côtés.
La voyante lui dirait sûrement qu’elle épouserait un homme bon. Qu’elle serait aimée. Qu’elle aurait des enfants et une vie paisible. Quelque chose de semblable à ce qu’elle avait prédit à Mira.
Mais lorsque Madame Verina la regarda, le sourire qui flottait sur les lèvres de Colette s’éteignit aussitôt.
Car les yeux de la voyante se remplirent d’une tristesse qu’elle n’avait pas montrée jusque-là.
— Toi…, murmura-t-elle d’une voix éteinte. Tu seras celle que l’on oubliera.
Le cœur de Colette se serra brusquement.
— Quoi ?
Le groupe remua, inquiet.
Mira fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Madame Verina laissa tomber sa pièce sur la table. Le tintement métallique résonna trop fort, comme un écho qui se prolongeait plus longtemps qu’il n’aurait dû.
— Ton nom… ton histoire… un jour, ils disparaîtront. Tu seras reniée par tes amis.
Colette sentit sa peau se hérisser.
— Cela n’a aucun sens.
— Pas pour toi. Pas encore.
— Mais…
Colette tenta de rire nerveusement, mais personne d’autre ne riait.
Même Galen, qui trouvait toujours le moyen de plaisanter, resta silencieux.
— Est-ce que je vais mourir ? demanda-t-elle d’une voix plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.
— Pas de la manière dont tu l’imagines. Mais un jour, tu marcheras parmi ceux que tu aimes et ils ne sauront pas qui tu es, ou ne voudront pas le savoir.
L’air se fit plus dense, comme si la toile du chapiteau les enfermait dans quelque chose qui dépassait le simple espace physique.
Peter déglutit.
— Vous exagérez…
Mais Madame Verina ne détacha pas son regard de Colette.
— Le destin de chacun de vous est déjà tracé, mais le tien… le tien est différent.
Colette ressentit le besoin pressant de dire quelque chose, de nier, d’exiger une autre réponse, mais ses lèvres restèrent sèches et muettes. Elle était effrayée et triste.
Rufus protesta :
— C’est nous qui faisons notre avenir. Rien n’est immuable, rien n’est impossible à changer. Si vous comptez maudire une jeune fille, donnez-lui au moins un conseil dont elle pourra se servir. Il ne suffit pas de lui dire qu’elle perdra ce qu’elle aime… Dites-lui comment faire pour que, lorsque ce jour viendra, il lui reste encore quelque chose pour quoi se battre.
Alors, la voyante se tourna vers lui.
La pièce de cuivre roula sur la table et s’arrêta net.
Les flammes des bougies vacillèrent violemment.
Et Madame Verina sourit, mais ce n’était pas un sourire bienveillant.
— Ah… toi.
Le ton de sa voix changea. Ce n’était plus le ton théâtral qu’elle avait employé auparavant ; il n’avait plus cette même cadence hypnotique avec laquelle elle tissait les destins des autres.
Cette fois, sa voix était autre chose.
Plus profonde.
Plus ancienne.
Les yeux de Rufus se rivèrent aux siens et, pendant un instant fugace, il vit quelque chose bouger dans leur reflet, quelque chose au-delà de la lumière des bougies, au-delà de sa propre silhouette.
Quelque chose qui le reconnaissait.
Madame Verina inclina la tête, l’observant comme si elle venait de voir quelque chose que les autres ne pouvaient pas comprendre.
— C’est vrai, mon garçon…
Sa voix n’était qu’un murmure, un chuchotement qui semblait se glisser entre les plis du temps.
— Aucun destin n’est impossible à changer… mais il en existe que nul vent, nul océan, nulle ruse des dieux ne pourrait infléchir.
La pièce qui tournait entre ses doigts s’immobilisa brusquement, sans qu’elle la touche.
— La jeune fille et toi ne vous marierez pas.
Colette baissa les yeux, incapable de dissimuler l’ombre de déception sur son visage.
Mais Madame Verina ne lui accorda plus aucune attention. Toute son attention était désormais tournée vers Rufus.
— Ton avenir est déjà réservé, mon garçon. Inscrit en un lieu qui n’appartient pas à ce monde. Tu vois encore bien plus loin que Mira. Ta vue n’est pas seulement utile pour les affaires, elle porte beaucoup plus loin. Tu vois ce que les autres ne pourraient même pas soupçonner.
Ces paroles lui cinglèrent la poitrine comme un coup de fouet.
Madame Verina sourit d’un air presque indulgent, comme si elle avait lu clairement dans ses pensées.
— Celle qui t’attend ne marche pas dans ce monde, mais un jour, tu franchiras le seuil.
Les bougies vacillèrent violemment et, pendant un instant, Rufus sentit la glace sous ses pieds. La glace du lac.
Il sentit le reflet de la lune à la surface gelée. Il perçut un murmure dans le vent, une voix qui n’appartenait pas aux mortels.
Madame Verina se pencha un peu plus vers lui.
— Tu la perdras et tu la retrouveras. Avant de la retrouver, tu marcheras parmi les ombres et les étoiles. Tu courras là où aucun homme n’a jamais couru. Tu verras des choses que personne dans ce monde n’a vues et, lorsque le moment viendra, tu seras confronté au seul choix qui compte vraiment.
L’air se fit plus dense, comme si quelque chose d’ancien et d’immense venait de se pencher sur eux pour écouter.
— Mais écoute-moi bien, Rufus… Toi seul pourras aider Colette à changer son destin.
Mira, qui jusque-là avait été trop troublée par sa propre prédiction, releva brusquement la tête.
— Quoi ?
Madame Verina se redressa lentement, comme si son travail était terminé.
— Le destin est une toile d’araignée. Il y a des fils qui s’entrelacent irrémédiablement…
Ses yeux se fixèrent sur lui, brillant d’un bleu impossible.
— Et il y a ceux qui peuvent les rompre. Ton destin et celui de Colette sont liés.
Puis elle se tourna vers Colette.
— Ne crains pas ce qui viendra. Crains de ne pas être prête lorsque cela arrivera.
Le silence dans le chapiteau devint presque insupportable.
Rufus sentit son cœur battre beaucoup trop vite.
Les bougies vacillèrent une dernière fois.
Et alors, Madame Verina ramassa sa pièce, sourit avec cette expression qu’il n’oublierait jamais et déclara d’un ton léger, presque moqueur :
— La séance est terminée.
Personne ne bougea.
Personne ne respira.
Jusqu’à ce que le rideau du chapiteau s’agite sous l’effet d’un vent qui n’aurait pas dû se trouver là.
Et Rufus sut que tout avait changé.
— Y a-t-il autre chose que je devrais savoir, madame ? demanda Colette. Pour changer mon avenir ?
— Quand tout le monde abandonnera Rufus, tu seras à ses côtés. C’est ce qui te sauvera. Mais ce ne sera pas facile.
— Quand tout le monde l’abandonnera… ?
Sa voix était plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.
— Pourquoi l’abandonneraient-ils ? demanda-t-elle.
Madame Verina ne répondit pas immédiatement. Elle prit sa pièce de cuivre et la fit tourner sur la table.
Le bruit résonna trop fort dans le chapiteau, comme un écho qui n’aurait pas dû exister.
— Parce qu’il choisira un chemin que personne d’autre ne pourra suivre. Tu seras son seul soutien dans ce monde.
Rufus sentit un froid lui parcourir la colonne vertébrale avant même que les paroles aient fini de sortir des lèvres de la voyante.
— Je ne comprends pas…
Colette fronça les sourcils.
— Cela signifie que Rufus fera quelque chose de terrible ?
— Non.
Madame Verina laissa la pièce continuer de tourner entre ses doigts.
— Le monde craint ce qu’il ne comprend pas… Il le rejette, le marque et l’écarte, comme si cela lui permettait de l’ignorer. Mais ce que le monde oublie, c’est que ce qu’il rejette est précisément ce qu’il devrait craindre le plus.
Le silence se fit pesant.
— Quand le moment viendra, tous s’éloigneront. Même ceux qui l’appellent aujourd’hui leur frère. Même ceux qui jurent qu’ils ne l’abandonneront jamais.
Galen plissa les yeux.
— Ce n’est pas vrai.
La voyante sourit avec un calme qui donna la chair de poule à tout le monde.
— Si seulement ce n’était pas vrai.
Le visage de Galen se durcit, mais il ne dit rien.
Colette regarda Rufus comme si elle cherchait à lire quelque chose dans son expression, mais il n’avait aucune réponse.
— Alors, que dois-je faire ? insista Colette. Comment puis-je changer cela ?
Madame Verina fit tourner la pièce une dernière fois et la laissa tomber sur la table.
Cette fois, il n’y eut aucun écho. Puis elle regarda Rufus.
— Quand la glace se brisera pour la première fois, reste. Mais quand elle se brisera pour la deuxième fois, elle ne reviendra pas. Tu devras partir la chercher ailleurs.
— La glace ? demanda Colette.
La voyante l’observa de ce regard qui semblait voir au-delà des os, au-delà de l’âme.
— Quand tout s’effondrera et qu’il se retrouvera seul dans les ténèbres, tu seras là. C’est ce qui te sauvera. C’est ce qui changera votre destin à tous les deux.
La respiration de Colette s’accéléra.
— De quelles ténèbres parlez-vous ?
Madame Verina sourit, mais ne répondit pas.
— Je vous ai déjà dit que la séance était terminée… Trop parler de l’avenir peut le changer et, la plupart du temps, pour le pire.
L’air sembla se refroidir.
Et, dans la lumière vacillante des bougies, le reflet de Rufus dans les yeux de la voyante n’était pas le sien.
C’était un autre.
Quelque chose de plus ancien.
Quelque chose qui attendait.
Galen tenta de protester, mais Elyse le saisit par le poignet et l’entraîna fermement.
— Allons-nous-en, murmura-t-elle. Il y a quelque chose de… bizarre dans cet endroit.
Ce n’était pas seulement la prédiction. C’était la façon dont l’air semblait s’épaissir à l’intérieur du chapiteau, la manière dont les ombres paraissaient bouger même en l’absence de vent.
— Comment connaissait-elle nos noms ? grommela Galen en jetant un regard de côté à la voyante tandis qu’Elyse l’entraînait vers la sortie. Elle se renseigne avant d’arriver dans chaque village ?
Mais Madame Verina ne lui prêtait déjà plus attention.
Son regard était fixé sur Rufus.
Et alors, sans le quitter des yeux, elle tendit la main.
— Rufus.
Le garçon était déjà en train de franchir le rideau du chapiteau, mais quelque chose dans son nom, prononcé de cette manière, l’arrêta net.
Il tourna la tête.
Madame Verina tenait une carte à la main.
Rufus ne voulut pas la prendre tout de suite. Mais l’air sembla devenir plus dense autour de lui, comme si le chapiteau lui-même attendait sa décision.
Finalement, il s’approcha, tendit la main et la prit.
La carte était noire et usée, avec des lettres argentées qui reflétaient la lumière des bougies d’une manière surnaturelle.
Le nom qui y figurait n’était pas simplement « Madame Verina ».
« Verina, celle qui marche parmi les ombres ».
En dessous se trouvait une adresse.
« 7, rue de l’Horizon Perdu. Vareth ».
Rufus fronça les sourcils.
Il n’avait jamais entendu parler de la ville de Vareth. Ce n’était peut-être qu’un bourg ou un village.
Et pourtant, ce nom lui semblait étrangement familier.
Comme s’il l’avait déjà entendu dans un rêve.
Lorsqu’il leva les yeux, Madame Verina le regardait avec la certitude de quelqu’un qui savait déjà ce qu’il ferait de cette carte. Comme si elle savait que, des années plus tard, elle le verrait franchir le seuil de sa porte en quête de réponses à ses questions.
— Tu seras le pont entre deux mondes, dit-elle d’une voix chargée de quelque chose d’impossible à nommer. Si le jour vient où tu marches seul, ce ne sera pas parce que tu auras fait le mauvais choix, mais parce que les autres n’auront jamais été prêts à te suivre. Et lorsque cela arrivera, mon garçon, la seule question qui comptera vraiment sera de savoir si toi, tu es encore prêt à poursuivre ton chemin.
Les flammes des bougies s’éteignirent brusquement.
Et, pendant un instant, Rufus eut la certitude que quelque chose d’invisible s’était glissé entre eux et lui avait touché le dos.
Quelque chose qui venait de l’autre côté du miroir.
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